Les célèbres tanneries antiques de Fès el-Bali offrent un spectacle fascinant et odorant, où des techniques ancestrales transforment les peaux d’animaux en cuirs colorés. Les touristes du monde entier peuvent observer ce processus artisanal unique qui perdure et perpétue ainsi une tradition séculaire.
L’ALCHIMIE DU CUIR : PLONGÉE SENSORIELLE DANS LES TANNERIES DE FÈS
Au sein de la médina de Fès el-Bali, dans le quartier de Blida et le souk des tanneurs, une odeur âcre et puissante parvient aux narines. A l’entrée de chacune des boutiques de cuir, rue Chouara, quelques brins de menthe verte fraîche sont distribués à chaque visiteur. Pas pour préparer sa portion de thé à la menthe mais pour supporter l’odeur du cuir plongé dans une bouillie pestilentielle. Une odeur due à la composition des différents liquides de trempage. « Un mélange d’urine de vache, de chaux vive, d’eau et de sel est utilisé pour retirer les poils, la graisse et les résidus de chair des peaux. Il agit comme un agent caustique pour préparer les peaux à la teinture. De l’eau mélangée aux excréments de pigeons, riches en ammoniac, est ensuite utilisée pour assouplir le cuir et le rendre plus apte à absorber les colorants » explique Khalid Barakete, l’un des responsables de la tannerie Chouara. Un processus artisanal de tannage végétal qui se transmet de génération en génération et qui confère au cuir marocain une qualité unique. Des mélanges toxiques qui finissent aussi par ronger les poumons et la peau des ouvriers. Chaussés de waders imperméables en caoutchouc, parfois gantés jusqu’aux coudes, armés d’une perche pour immerger le cuir ou plongés à même les bacs jusqu’à la ceinture toute la journée, ils ne pratiqueront ce métier pas plus d’une dizaine d’années pour un salaire quotidien de 40€, une fortune au Maroc. Le métier est dangereux mais les tanneurs marocains ne sont pas prêts à renoncer à cette technique ancestrale qui remonterait au moins à plus de 800 ans. C’est la tradition et cela fait venir les touristes du monde entier, potentiels acheteurs…
UN LONG PROCESSUS POUR TRANSFORMER UNE PEAU ANIMALE EN CUIR
En contrebas des terrasses, qui permettent de contempler ce savoir-faire d’un seul coup d’œil, les bacs se colorent en fonction des saisons. En basse saison, chaque semaine est dédiée à une couleur. « Pour colorer les différentes peaux d’agneau, de bœuf, de chèvre et de chameau, toutes les nuances sont naturelles. Aujourd’hui, c’est le jaune ! Cette teinture est faite avec du curcuma. Le bleu est à base d’indigo, le rouge de coquelicots, le vert de menthe sauvage, le noir de khôl dont se servent les femmes pour se maquiller les yeux, le orange de henné » détaille Khalid. Transformer une peaux de bête en cuir est un long processus entre chimie et alchimie. Lors de la première étape qui dure 2 à 3 jours, les peaux sont immergées dans le mélange de chaux et d’urine de vache (pH 11-12). Les peaux sont ensuite lavées à grande eau, renouvelée jusqu’à trois fois, dans des tambours géants comparable à des machines à laver. Puis elles subissent le chaulage, durant plusieurs semaines, le fameux traitement à la fiente de pigeons qui va les assouplir. Le bain alcalin gonfle les fibres et dissout les protéines de kératine des poils permettant ainsi leur élimination tandis que celui à la fiente de pigeons neutralise cette alcalinité en abaissant le pH à 7. Les peaux sont régulièrement retournées dans leurs bacs pour homogénéiser le traitement. Les poils réfractaires sont retirés à la main par les tanneurs.
Le tannage proprement dit consiste à plonger les peaux dans des bains de tannins pour stabiliser les protéines qu’elles contiennent et permettre ainsi leur conservation et leur assouplissement. Cette étape dure également plusieurs semaines. Ces bains de tannins sont généralement composés d’écorce de mimosa, de chêne liège, de grenade et de takaout. Des produits naturels chargés en tannins, molécules de grande taille appartenant à la famille des polyphénols, dont les propriétés sont entre-autres de rendre les peaux imputrescibles. Les peaux seront ensuite colorées. « Pour admirer toutes les couleurs, la meilleure saison est l’été ». Mais aussi le moment où il fait le plus chaud, où les odeurs putrides sont décuplées. Pour finir, le cuir est relavé, mis à sécher à l’air libre et gratté (palissonnage), poncé et lissé pour l’assouplir encore plus et uniformiser la texture. Ce cuir sera imperméabilisé et ciré pour fixer la couleur.
L’entrée des tanneries de Fès est gratuite mais l’espoir non dissimulé des employés est que chaque visiteur craque sur une des pièces en cuir exposées. Avant d’atteindre la terrasse qui permet d’admirer le travail des tanneurs ou de redescendre dans la rue, des milliers d’objets en cuir colorés sont soigneusement rangés sur plusieurs étages. L’inévitable babouche royale de Fès déclinée en mille couleurs tapisse les murs, des vêtements bien rangés pendent sur les portants droits, des sacs, des poufs… Autant d’objets qui donnent envie sous le soleil marocain mais qui finiront sûrement remisés dans une armoire sitôt rentré.
LE CUIR DE FÈS AU SERVICE DE L’ÉLÉGANCE ANCESTRALE
Dans la rue Sidi Moussa, à deux pas des tanneries de Sidi Moussa, au numéro 7, sous les regards bienveillants d’Oum Kalthoum, de Mohammed 6 (M6 pour les intimes) et de Hassan 2 (l’ancien roi, père de M6), M.Houssin découpe, assemble, pique, couds, tape pour mettre en forme. Inlassablement, chaque jour de sa vie. Mais plus qu’un métier, c’est pour lui une passion. Dans sa minuscule boutique qui ne fait pas plus de 3 mètres carrés, il fabrique des babouches à partir du cuir produit dans les tanneries de Fès. « Il me faut une journée pour réaliser une paire de babouche » souligne M.Houssin. Sa spécialité ? Les babouches royales de Fès. Emblématiques de l’artisanat marocain, les babouches ont une histoire qui remonte à l’Antiquité. Selon certaines sources, ce sont les Phéniciens qui l’auraient introduite au Maroc. Au fil des siècles, la babouche s’est adaptée et transformée, intégrant les influences des différentes cultures qui ont traversé le royaume chérifien. Principalement en cuir de chèvre ou de mouton, les babouches royales de Fès sont d’un éclatant jaune. « Une teinte d’origine berbère ». Si aujourd’hui, toutes les couleurs sont proposés à la vente, ces dernières se distinguent par leur bout pointu. Ce design symbolise la sophistication urbaine et l’influence arabe sur l’artisanat marocain et contraste avec les babouches berbères d’apparence plus populaire avec leur bout rond.

Dans d’autres petites échoppes de la médina, des artisans fabriquent à la main ou à la machine à coudre d’autres objets en cuir, comme les porte-feuilles, les ceintures, les sacs, qui s’écouleront comme des petits pains auprès des touristes. « Quand un touriste achète un de ces objets, il achète un bout de la culture, 10 siècles de culture Marocaine » justifie l’un deux.
Les méthodes artisanales de tannage végétal sont restées inchangées depuis des siècles dans les tanneries de Fès. Ces techniques, qui donnent au cuir marocain sa qualité unique, sont un témoignage vivant de l’histoire et du savoir-faire local. Cependant, elles doivent aujourd’hui faire face à la concurrence des procédés industriels modernes et aux préoccupations environnementales, tout en restant un pilier culturel et économique de Fès. Résisteront-elles à l’épreuve du temps et aux préoccupations qui gagnent aujourd’hui les jeunes générations, peu amènes à risquer leur vie pour maintenir cet héritage culturel ? Les tanneries de Fès devront peut-être revoir leurs méthodes si elles veulent se maintenir…







