À Toulouse, la Fondation Bemberg expose « Sorolla, Maître de la lumière » jusqu’au 13 septembre 2026, soit un ensemble de soixante tableaux explorant la palette captivante d’un artiste virtuose du tournant du XXe siècle.
IL Y A LE CIEL, LE SOLEIL ET LA MER
L’exposition Sorolla, Maître de la lumière s’ouvre sur un univers solaire, des scènes du bord de mer sorties tout droit d’une époque où le tourisme balnéaire était en plein essor. Les « élégantes » prenaient entre autres les eaux à Biarritz, sur la Costa Blanca et dans le Golfe de Gascogne. En pénétrant dans la première salle, on s’y croirait… Il ne manque plus que le sable, quelques parasols et une brise iodée ! À l’heure des expériences immersives, visiter pieds nus une telle exposition ferait sens, d’autant plus que Joaquín Sorolla y Bastida plantait directement son chevalet sur la plage. Bien évidemment, ce sable nuirait à la bonne conservation des œuvres, comme nous le précise Olivier Galanti, médiateur culturel du musée. « Mais rien ne nous empêche d’imaginer que sa peinture ait intégré quelques grains de sable avec la complicité du vent », sourit-il. Toujours est-il que ces scènes nous touchent tant physiquement qu’émotionnellement. Cette sensation d’être happé au cœur des tableaux, au point d’avoir envie d’embarquer avec ces pêcheurs, de jouer avec ces enfants et de partager ces réunions familiales dominicales, vient sans doute des cadres serrés, des raccourcis et des effets de plongée et contre-plongée, utilisés par l’artiste.
Sorolla a ce don extraordinaire de restituer l’instant, aussi fidèlement qu’un « réel » sur Instragram en 2026 ! Conscient du caractère éphémère de celui-ci, il expliquait ainsi l’urgence : « Je ne pourrais pas peindre du tout si je devais peindre lentement. Chaque effet est si passager qu’il faut le peindre rapidement. » De fait, il a cet œil photographique incroyable, exercé qui plus est dans le studio de son beau-père où il travailla à colorer des clichés, d’où une telle modernité. Ce Contre-jour de Marìa à Biarritz (1906) éblouit. Et la température de l’air comme de l’eau en devient même palpable
UN ILLUSTRE INCONNU DANS L’HEXAGONE
« Sorolla est aussi célèbre en Espagne que Vélasquez », nous confie Ana Debenedetti, directrice de la Fondation Bemberg. En revanche, il est peu connu du public français. Et pour cause, seules deux institutions possèdent des toiles : le musée d’Orsay à Paris, où figure le Retour de la pêche, le halage de la barque, un tableau monumental qui lui valut la médaille d’or en 1895, au Salon de la Société des Artistes français, et le musée Goya à Castres. Bien que Sorolla ait remporté un succès plus que notable à Paris, d’abord à l’Exposition universelle de 1900, puis à la galerie Georges Petit en 1906, il fut balayé par la vague impressionniste. Il fréquenta pourtant ses représentants grâce auxquels il éclaircit sa palette. Il fut surtout plébiscité à l’étranger et en particulier aux États-Unis où vivait son confrère et ami John Singer Sargent avec lequel il partagea l’affiche de l’exposition du Petit Palais à Paris, en 2007, Sargent et Sorolla, le naturalisme au XXe siècle. Ils ont un autre point commun : Tous deux furent oubliés par une histoire de l’art focalisée sur les avant-gardes du XXe siècle… D’où le fait que les musées français aient fait si peu d’acquisitions de ses tableaux.
SOROLLA : UN ARTISTE BANKABLE !
Joaquín Sorolla est né à Valence, en 1863. Formé au sein de l’école des Beaux-Arts de San Carlos, il s’attela à la peinture d’histoire, évolua vers le paysage, tout en excellant dans le portrait. Il était si talentueux que toute l’aristocratie et la bonne société se l’arrachait. Sorolla fit même le portrait officiel du roi d’Espagne, Alphonse XIII, celui du président des États-Unis et de son épouse. Si le peintre n’était pas fan de l’exercice, il s’assura grâce à ces commandes, des revenus confortables. Il réalisa… 500 portraits ! Dieu sait pourtant que l’artiste n’était pas à la portée de toutes les bourses ! Dans cette exposition Sorolla, le portrait est l’une des thématiques mises en avant, avec notamment le fabuleux portrait de Clotilde au chapeau (1910), dont la présence saisit d’emblée le visiteur. Quel réalisme, quelle intensité dans le regard et quelle virtuosité dans l’exécution de cette robe, de ces boucles d’oreilles et de ce couvre-chef imposant ! Il faut savoir qu’au cours de ses voyages, fasciné par les nouveautés qui se portaient à Paris, à Londres, à New York, Sorolla dessinait dans les lettres adressées à sa femme, des robes, des cols et des accessoires, comme l’aurait fait un chroniqueur de mode.
LE PEINTRE DE L’INTIME
Autre portrait remarquable et pièce iconique intitulée Mère (1901), est celui de Clotilde couchée au côté de leur troisième enfant, Elena, à qui elle venait de donner naissance. Leurs deux visages émergent d’un espace immaculé dont la douceur protectrice nous dit toute l’émotion du père face au miracle de la vie. Cette couleur blanche dont il avait le secret n’était pas une simple peinture blanche, mais bel et bien le résultat de la fusion du blanc, du jaune, du rose, du gris, du bleu, du violet à l’instar du spectre du soleil. Là encore, le peintre nous offre une proximité, un partage, en nous invitant avec pudeur au coin de ce lit. Si ce blanc quasi alchimique était déjà visible dans les paysages enneigés de Claude Monet ou de Fritz Thaulow, dont La Pie (1868) et Winter in Vestre Aker (1887), il fut sublimé ici par Sorolla et joua un rôle fondamental dans sa palette.
Un troisième portrait nous a touchés jusqu’au fond de l’âme. Le regard perçant de cette Pêcheuse de Valence (1915), accoudée face à l’artiste, trahit une certaine fatalité. Si Sorolla se contente d’être le témoin de son époque, sans volonté de dénoncer la pénibilité d’un quotidien, il réussit néanmoins à raconter le destin de cette femme que nous aimerions tant réconforter. « L’humain est au cœur de l’exposition Sorolla et ces peintures font partie d’une histoire », insiste Ana Debenedetti. Dans la dernière salle, un film formidable retrace justement l’histoire et l’œuvre de l’artiste où celui-ci parle à la première personne.
Si nous devions retenir un dernier portrait, ce serait celui de Rosa (1909), une jeune fille peinte de profil, face à la mer, qui fusionne ce blanc éclatant et le génie du peintre dans l’art de capturer des scènes dans des cadrages disruptifs.
EXPOSITION SOROLLA : BOUQUET FINAL
En fin de carrière, Sorolla se consacra à la peinture de jardins. Il eut tout loisir de s’y promener entre deux séances de pose aux palais de Ségovie, Grenade et Séville, lorsqu’il travaillait aux portraits des souverains espagnols. L’Alcázar de Séville était alors le plus ancien palais habité au monde et c’est là qu’il réalisa en 1908, Reflets dans une fontaine. Ce tableau pourrait être accroché à l’envers qu’on n’y verrait que du feu ! Ces merveilleux jardins ont inspiré ceux que l’artiste a conçu pour sa propre maison construite à Madrid, en 1910, devenant pour l’occasion lui-même jardinier. Cette dernière qui fut aussi son atelier, est aujourd’hui le Museo Sorolla. On aime ce Détail du jardin de la Casa Sorolla (1918), où trône un pot à fleurs posé devant le petit escalier orné d’azulejos de l’un des patios. Dans Fontaine et rosier de la Casa Sorolla (1919), le savant coloriste qu’était Sorolla joue de même une symphonie de tons que la lumière éclabousse. Ces fleurs qui peuplent dorénavant ses extérieurs n’étaient jadis qu’un élément décoratif, comme dans les cheveux noirs des Deux Sévillanes (1914), surprises à l’ouverture d’une porte, à travers laquelle le soleil andalou s’engouffre. Le sourire de l’une d’elles renvoie à celui de la vendangeuse qui travaille dans les vignes de Jerez de la Frontera, ajustant son chapeau dans ce magnifique tableau de 1914. Ces deux toiles font partie d’un thème cher à l’artiste et délicieusement exotique pour nous : l’Espagne folklorique et populaire.
Sorolla, Maître de la lumière est un pur moment de réjouissance ! Qui aurait parié qu’aller au musée serait aussi exaltant qu’aller à la plage, s’enivrer du parfum des roses et assister à un spectacle de flamenco ?
INFORMATIONS PRATIQUES
Exposition Sorolla. Maître de la lumière, Fondation Bemberg, Collection Bemberg, Hôtel d’Assézat, Place d’Assézat, 31000 Toulouse, 30 avril 2026 au 13 septembre 2026. Ouvert de mai à juillet, tous les jours de 10h à 18h, d’août à avril, du mardi au dimanche de 10h à 18h (fermé le lundi). Tarifs (visite libre exposition Sorolla + collection permanente) : Plein tarif, 15 € ; Tarif réduit, 13 €; Tarif enfant (10–18 ans), 11 € ; Gratuit pour les moins de 10 ans. Visites guidées Sorolla : Durée d’environ 1h15, de 16 € à 20 € selon le tarif (plein / réduit). Téléphone : 05 61 12 06 89. E‑mail : accueil@fondation-bemberg.fr.





