Loin de l’image d’un créateur déjanté, Jean-Michel Duriez à tout de l’artiste attachant. Accueillant, jovial, érudit de parfumerie, deux heures avec lui ont le don de transformer une interview en un moment inoubliable qui frôle la rencontre entre deux amis.

UNE PASSION DEPUIS L’ENFANCE

Jean-Michel Duriez parle peu de lui. Peut-être par timidité, mais surtout par modestie. Celle qui le caractérise. Car avant d’être LE parfumeur-créateur d’une grande maison, il est surtout le digne héritier d’une marque prestigieuse de parfum et le gardien des traditions. Faire partie de la maison Jean Patou c’est poursuivre l’œuvre d’un avant-gardiste tout en espérant créer une essence qui traversera le temps et les générations. Tel est sûrement le rêve secret de Jean-Michel Duriez, qui malgré son talent et sa réussite professionnelle a su garder la tête froide. Les parfumeurs-créateurs « maison » se comptent aujourd’hui sur les doigts d’une main. Et Jean-Michel Duriez en fait partie !
Qui aurait pu dire que « Joy » créé en 1930, traverserait le temps après avoir traversé l’Atlantique ? Qui aurait pu dire que Jean-Michel Duriez deviendrait le nez d’une grande maison de parfums ? Pour ce métier aucune prédisposition sinon la passion, encore et toujours. Cette même passion qui anime Jean-Michel Duriez depuis son enfance. Très jeune, il s’intéresse aux parfums et aux odeurs. Tous les samedis, il passe par la parfumerie Rossigny, qui se trouvait alors au centre ville d’Amiens. Il regarde, et surtout s’amuse à sentir les nouveautés. Ses parents ne s’offusquent point de le voir ainsi s’attarder durant des heures dans ce lieu de révélation et de prédilection. Un jour, il cherche un parfum à offrir à sa mère. Dans un recoin de son échoppe préférée, il découvre une fragrance. « Ça sent ma mère » s’écrit-il. Le parfum s’appelle « Calèche ». Sa mère le portait lors de sa naissance en 1961.

DEVENIR NEZ, UN APPRENTISSAGE LONG ET LABORIEUX

Dès lors il est persuadé que son adoration pour les senteurs lui vient de sa jeune enfance. C’est décidé, il en fera son métier ! Plus tard, il intègre l’école de parfumeurs ISIPCA, fondée en 1970 par Jean-Jacques Guerlain, à Versailles. Il y apprend la dure profession de nez. Car malgré les apparences, on ne devient pas un nez seulement parce qu’on a du nez ! Hasard et coïncidences peuvent participer à « l’élaboration » d’un parfumeur, mais travail acharné et apprentissage long et laborieux sont les maîtres mots du métier. « Il faut assimiler des centaines, puis des milliers d’odeurs qui, il faut bien l’avouer, ne sentent pas toujours très bon ! » se plait à dire Jean Kerléo, parfumeur-créateur chez Jean Patou de 1967 à 1998. C’est d’ailleurs ce dernier qui avait un jour engagé un jeune stagiaire, ayant étudié à Grasse, nommé… Jean-Michel Duriez. Plusieurs années après ce stage, Jean Kerléo rappelle son ancien apprenti pour lui proposer sa succession au sein de la maison Jean Patou.

Un oriental gourmand aux douces de notes de fleurs de Champaca et de jasmin

 

DE LONGS MOIS DE RECHERCHE POUR CHAQUE NOUVEAU PARFUM

Jean-Michel Duriez est un artiste. Un sculpteur ou un compositeur d’odeur comme il aime décrire son métier. Devant son orgue à senteurs, il prépare, cherche, étudie des alliances évidentes ou à l’inverse totalement antinomiques, des accords qui lui permettront peut-être un jour de créer un classique, tel le chef d’œuvre ultime et sublime d’un artiste. Jean Patou avait créé sa mélodie, l’alliance rose-jasmin, qui aujourd’hui bien au-delà d’un parfum est devenue un essentiel dans la parfumerie et une signature pour la maison Jean Patou. Comme Jean Patou, Jean-Michel Duriez est un précurseur. Et pour preuve, cette anecdote. Un jour, il avait proposé une note alliant de la réglisse, du rhum et du café. Note dérangeante, qui avait alors essuyé un refus catégorique. Un an plus tard, Jean-Michel Duriez ressort de ses tiroirs ce trio parfumé mais improbable, qui cette fois-ci est immédiatement appréciée. Cette note sera la base de Yohji Homme.

JEAN-MICHEL DURIEZ, UN VOYAGEUR NÉ

Jean-Michel Duriez est un voyageur aussi. Il parcourt le monde pour vérifier les matières premières qui serviront à la composition des parfums Patou et à la recherche de nouvelles senteurs. Son dernier voyage l’a emmené en Inde, où cherchant du bois de santal, il découvre par hasard un champs de fleurs de Champaca. Ce magnolia, à la fleur orangé, délicatement parfumé, devient le composant principal du dernier parfum Jean Patou « Sira des Indes ». Gâteau réservé à l’élite des dieux que les hommes n’hésitèrent pas à voler sans vergogne, Seera est devenu Sira. Un doux parfum gourmand, sensuel et exotique qui laisse derrière lui un sillage mettant en évidence des accords inédits. Peut-être ce dernier jus, aura-t-il la chance de devenir un classique ? Ceux-là même qui sautent des générations et apportent à leur époque nouveauté et folie douce. Ceux qui deviennent des intemporels. C’est en tout cas tout le « mal » que nous pouvons souhaiter à Jean-Michel Duriez.

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